02 octobre 2007

Tu seras une femme, ma fille

Hier soir, je suis tombée complètement par hasard sur un film dont je n'avais jamais entendu rien dire, et qui le mérite pourtant, à mes yeux. Ce film, c'est Chaos, de Coline Serreau. Et je ne regrette pas d'avoir fait une très petite nuit pour pouvoir le voir jusqu'au bout. Je ne suis pas du tout une féministe acharnée (depuis le temps que je le dis, vous devriez commencer à me croire), mais cette fresque sur la condition féminine m'a touchée.

En très gros, l'histoire du film, c'est comment les femmes, quels que soient leur milieu et leur origine, se font piéger par les hommes (et on ne parle pas de "le salaud, il m'a dit qu'il m'aimait et puis il m'a posé un lapin" là) , jusqu'à devenir soumises sans même s'en rendre compte. Pendant que, un peu secourée, je regardais ce film, j'ai lu à la pause pub le commentaire de Denys sur ce post. Et ça m'a fait réfléchir.

Certes, je n'ai pas été obligée de me prostituer pour échapper à mon père qui voulait me marier de force "au pays". Mais je sais ce que vivent les femmes, même celles qui ont fait des études et sont indépendantes. Des trucs qui n'existent que dans les films, d'après les hommes (La Secrétaire, hein, c'est ça le titre ?). Je pensais aussi que ça n'existait pas dans la réalité, ces clichés pareils. Ensuite, j'ai découvert le monde.

Découvrir le monde, ça veut dire entre autres (et je me contente du plus soft, vraiment) ça : je n'ai pas fait un seul stage sans qu'on me tripote. On m'a saisie par la taille de façon très peu diplomatique au 14 juillet, on a posé sa main sur mon genou pour me faire une confidence, on m'a caressé les jambes dans un geste faussement paternel, on a laissé sa main traîner par inadvertance dans mon dos, jusqu'à ce qu'elle me touche carrément les fesses. Je n'imagine même pas comment s'en sortent les bombes, les vraies beautés. Peut-être qu'elles impressionnent plus et qu'elles ont la paix.

Je ne suis pas la seule. Je suis loin d'être la seule. Mes discussions avec mes amies et collègues m'en ont donné la certitude. Voilà aussi ce que c'est, qu'être une femme (pas des années 80). Et quand on est confronté à ça, on fait quoi ? Une clef de bras au Premier Secrétaire de l'Ambassade (ne cherchez pas, ce n'était pas lui) ? Non, on ne fait rien d'autre que d'essayer de ne plus jamais être seule avec lui. On sauve lâchement sa peau, et personne ne se rend compte de rien.

Il n'est pas étonnant que les garçons n'aient pas la moindre idée de tout cela. Il faut être une fille, et avoir déjà vécu cette scène magistrale où un supérieur vous invite à prendre un café les yeux dans votre décolleté pour comprendre ce que ça fait, sans paranoïser ni se victimiser. Après tout, ce n'est rien, regarder un bout de peau (qui ne dépasse même pas, car je ne suis pas du tout adepte du décolleté au bureau)... Tout cela est irréprochable et passe totalement inaperçu. Ni vu ni connu.

Lors de l'un de mes stages, un article anonyme avait été publié dans le journal du bureau. Il avait été écrit par une femme, qui en avait assez de "tout ça". En le lisant, je l'avais imaginée poilue et sans soutien-gorge, ayatollah de la condition féminine et féministe. Quelques semaines plus tard, on me proposait, en me prenant la main, de "passer dans un bureau pour parler de ça" dans l'après-midi, clin d'oeil graveleux à l'appui. Et j'ai compris.

Tout ça fait un peu Sainte Nitouche mâtinée de Jeanne la Martyre. J'ai hésité à publier ce post. L'idée n'est vraiment ni de dire "tous des porcs" ni "toutes des vicitimes". Juste dire que ça existe et qu'on est concernée beaucoup plus vite qu'on croit. Et que ça perturbe beaucoup plus que ça ne devrait.

13 commentaires:

clo a dit…

Je trouve ça dommage que tu aies hésité à poster ce sujet. parce qu'il fait écho chez beaucoup d'entre nous à des situations vécues, un malaise avant de retourner bosser... et ceci pas que dans le milieu du boulot.
bref, ton article permet de méditer un peu sur les petits affronts du quotidien faits aux femmes sans que plus personne ne s'en offusque et si ça peut permettre aux autres d'ouvrir un peu les yeux, c'est toujours ça de gagné!

Denis a dit…

Coline Serreau est une réalisatrice hors pair, pas assez reconnue malgré son immense talent.
Si tu as aimé ce film je te recommande vivement la belle verte qui est pour moi le film d’anticipation le plus intelligent jamais réalisé.

Anonyme a dit…

Je trouve ton post très juste. Et pourtant je suis un homme hein. Je n'ai jamais connu ça donc. Mais je peux imaginer. Moi maintenant, ce que je ne supporte pas, ce sont les blagues ou les allusions autour des pd. Tu sais, les trucs marrants que tu entends, que tu lis, partout. Tiens encore hier sur le blog d'un certain vinvin, qui parlait des phoques de Frisco. Très drôle, en effet. Le bougre est assurément très marrant. Très hétéro, très blanc, et tout et tout. Moi ça ne me fait plus rire. Manque d'humour, certainement. Bref, on ne va pas faire pleurer dans les chaumières. Mais j'imagine aussi ce que cela peut être pour une femme de devoir se taire, faire comme si l'on n'avait pas compris et faire en sorte de ne plus être seule la prochaine fois...
A.

Jérôme a dit…

oui ce post n'est pas inutile du tout. Une amie m'a raconté qu'elle était obligée de porter une fausse alliance pour être tranquille (et encore...).

Ardalia a dit…

"Et que ça perturbe beaucoup plus que ça ne devrait."

Cette phrase me fait beaucoup de peine, non pour moi, mais pour ce qu'elle colporte.
Tu vois, ça, c'est le discours, je ne vais pas dire des hommes, mais des winners, des requins, de ceux pour qui écraser est normal.
Il est là, le machisme, dans cette idée absurde qu'on doit être fort, que rien ne doit nous atteindre.
Tu as le droit d'être en colère, révoltée, dégoûtée par ceux qui veulent ramener tout le monde à leur queue et pardon d'être crue.
Le machisme est aussi dans le refoulement, le faux silence qui est en réalité un vecteur de la pensée que c'est normal, que tous les hommes sont comme ça, etc.

Certains te diraient de t'en servir, car on aime être séduit et que c'est quand même plus rigolo d'être manipulé par séduction que par autorité (=castratrice).

La dernière fois que ça m'est arrivé, un monsieur catholique, faisant de l'accompagnement de fin de vie, un homme de mérite, me parlait de si près qu'il effleurait mes seins du dos de la main. Au début, j'ai juste cherché à reculer ; il se rapprochait.
Puis j'ai croisé les bras, mais ça n'empêchait rien (bé oui, je n'ai pas de si gros bras!). Un jour, je le regardais bien droit dans les yeux, et j'acquiescais à son propos : "Je suis d'accord, mais tu peux arrêter de me toucher les seins s'il te plaît?"
Il a tangué, baffouillé, on est restés copains, de loin...
J'ai été, sans le savoir, une féministe acharnée, agressive, castratrice. Mais ce jour-là, je me suis défendue en être humain, pacifique mais ferme. Et ça, ça vaut plus cher que toutes les baffes vengeresses.
Tu as droit au respect, à l'intégrité, comme tout un chacun, point final. Avoir des sentiments, n'est pas être une victime, c'est être un être humain, ok?
;-)

Mademoiselle Coco a dit…

Clo > j'ai juste peur qu'on comprenne mal ce que je veux dire. Tu parles d'"affronts du quotidien", comme si c'était ordinaire. C'est justement l'inverse que j'ai ressenti : c'est extra-ordinaire (dans le sens littéral, hein). Cela concernera 1 collègue sur 50. Cela n'aura lieu qu'une fois. Ce n'est PAS un évènement du quotidien. Mais on n'arrivera pas à se le sortir de la tête.

Denis > je ne connais pas La belle verte. Je note, pour la prochaine fois où mon stock de DVD non-visionnés aura baissé !

A. > peut-être que Vinvin avait juste été au zoo ? Non, ah bon... Tant pis alors. Ton commentaire me fait m'interroger : dans ma bouche, le mot pédé est réellement affectueux. Mais je vais réévaluer la nécessité de l'employer. Sinon, tu as mis le doigt exactement sur ce que je n'ai pas formulé, mais devient une obsession "faire semblant qu'on n'a pas compris". Pour ne pas devenir une cible. Et pour se protéger soi-même, se dire que non, on rêve, ça ne PEUT pas être ce que l'on pense. On arrive presque à s'en convaincre...

Jérôme > la femme mariée, grand interdit, peut en effet tenter quelques têtes brûlées ;-)

Ardalia > ce que je voulais dire, c'est qu'en théorie, je devrais penser "c'est eux, ce n'est pas moi". Faire cette distinction hermétique entre leur comportement et mon comportement. Or je finis inexorablement par penser que j'en suis sans doute responsable, que je dois être aguicheuse malgré moi (enfin, juste avec les pervers de 55 ans mariés, pas avec les jeunes sympathiques qui me plaisent). C'est dans ce sens là que ça me perturbe alors que ça ne devrait pas : je me remets profondément en question, à LEUR place.

Ardalia a dit…

@Coco, oui, c'est normal d'être perturbé et de tenter de minimiser et de tenter de se mettre à la place pour s'approprier l'acte et reprendre le contrôle.
C'est le terrible problème de l'identification de la "victime" au "bourreau" : on culpabilise pour mettre du sens là où surgit le chaos. Par exemple c'est la victime du viol qui a honte, pas l'agresseur...

Si tu te baladais en maillot de bain dans les ambassades, vu que c'est inhabituel des réactions inhabituelles seraient compréhensibles. Mais pour ces types-là, les 1% des hommes, c'est parfaitement habituel de faire ça, la stimulation est dans leur fantasmes. La preuve, le clin d'oeil égrillard ; un homme qui convoite une femme et pas seulement son imagination ne se trompe pas de cible...
J'ai pas l'impression d'être très claire, sorry.

J. a dit…

La fameuse "nuance" entre le discours général politiquement correct des rapports femme-homme et sa réalité, par ici...
Mille codes existent dans le cadre des non-dits, de l'inexprimable, mais néanmoins bien réels...
On a beau jeu à jeter un oeil particulièrement critique sur ce qui se passe "ailleurs" en omettant "légèrement" de voir combien certaines choses n'ont toujours pas évolué chez nous sitôt que l'on gratte la couche superficielle du vernis...

Anonyme a dit…

Le fond du problème, c'est le rapport hiérarchique. Parce que si ce genre de chose arrive dans une file du supermarché on peut dire tout haut ce qu'on pense, ou ailleurs, on peut se défendre comme ardalia.
dans le cadre du boulot c'est évidemment toujours un supérieur qui se permettra ces privautés sur une stagiaire, ou quelqu'un sur qui il a autorité. D'où l'obligation de "faire comme si on n'avait pas entendu" pour garder son poste, son stage, ne pas être viré(e) ni placardisé(e) (j'imagine qu'il en va de même pour les gays).
et comme évidemment les hommes sont majoritaires au sommet de la hiérarchie, les machos et les pervers ont encore de beaux jours devant eux...
(je m'aperçois que sur ce coup là je travaille dans une petite bulle de bisounourserie (mon service du moins, certainement pas toute la boite ne rêvons pas), peut etre est-ce la forte proportion de femmes ET de gays qui rend ce monde meilleur ?)
Clara.be

Marie a dit…

c'est tellement juste... merci Mademoiselle Coco...
J'ai regardé d'un oeil le film de lundi soir (je tricotais...), mais il était effectivement touchant et révoltant aussi!

Vois-tu si aujourd'hui je suis employée comme secrétaire alors que j'ai un bagage qui me permet de cibler d'autres fonctions, c'est effectivement parce que j'ai, entre autres, décidé de ne pas entrer dans le jeu des fonctionnaires bedonnants lors de mon stage UE qu'ayant été "remballée" lors de plusieurs entretiens pour des postes à responsabilités parce "trop jeune", "trop souriante", je me la suis joué défaitiste! Avec un peu plus de maturité, j'essaye de reprendre du poil de la bête et je me sens aujourd'hui plus capable d'affronter ce genre de situation et de retenter ma chance!
Après on peut savoir et avoir envie d'ne jouer, mais ce n'est tellement pas moi... il y a malheureusement beaucoup de femmes qui jouent ce jeu et qui décrédibilisent toutes les autres... du coup y'a des tas d'hommes qui pensent que les femmes sont toutes intéressées... seulement tout le monde ne fonctionne pas de la sorte....

Mademoiselle Coco a dit…

Ardalia > le pire, c'est qu'on ne peut s'en empêcher, même en étant consciente du mécanisme qui se cache derrière...

J. > c'est EXACTEMENT le thème de Chaos. Qui, en y repensant, est assez proche de Volver, dans l'esprit.

Clara.be > oui, évidemment ! Je sais quoi faire au client de supermarché qui me tâte les fesses dans la file de la caisse, et je ne sais pas quoi faire avec mon supérieur hiérarchique. La hiérarchie est justement ce qui distingue "ça" et la muflerie de base. D'ailleurs, je n'ai jamais été tripoté par un stagiaire (pas de façon non-consentante en tout cas). Les femmes agiront-elles de même avec les stagiaires masculins quand elles seront plus souvent aux commandes ? C'est possible, après tout ! C'est plus une question de rapport de force que de genre.

Marie > oui, maintenant que tu es une grande fille, faut foncer dans le tas ;-)

Jenny Kiss a dit…

Pour faire dans le même thème, je propose mon post: RATP chérie, que vous trouverez ici:

http://jenny-en-chine.over-blog.com/article-12775954.html

Tu n'aurais pas du hésiter à poster ce sujet. Je n'ai pas hésité une seconde...

Bravo pour ton blog que je lis souvent.

Mademoiselle Coco a dit…

Jenny Kiss > pour m'être fait plaquer contre un mur à coup de "p'tin, mad'mouuâââselle, t'es trôôoôôôp bonne", je sais que c'est aussi très pénible. Mais honnêtement, je trouve ça moins pénible que quand c'est un supérieur qu'on est obligée de voir tous les jours pendant des mois, et dont dépend plus ou moins notre avenir. D'où l'hésitation !