14 mai 2007

Et toi, tu fais quoi dans la vie ?

Immanquablement, les présentations en société commencent par prénom, parfois nom, activité principale. Or, comme vous l'avez peut-être compris, mon activité principale à moi est de préparer l'ENA. Et visiblement, ce n'est pas super glamour à l'extérieur de l'enceinte de la rue Saint Guillaume.

J'en ai déjà un peu parlé ici, mais je confirme : une prepena, ça ruine votre vie sociale. Les gens deviennent vraiment bizarres une fois qu'ils savent ce que vous faites de vos journées. Je n'imagine même pas leur tête face à un vrai énarque...

Les médecins réagissent plutôt bien. "Ah, c'est intéressant ! Bon, je vais vous donner quelques vitamines en plus". Après, ils sont persuadés que je suis stressée et que c'est pour ça que j'ai mal à la tête, au ventre, au dos, ou au petit orteil. Non non, je ne suis pas stressée, promis. Et j'aimerais que vous me soigniez comme si j'étais une patiente "normale". Ils ont tous du mal à croire qu'on puisse préparer l'ENA et être zen, ce qui me vaut en général comme prescription principale "et surtout, détendez-vous !". Mais pivoine, je SUIS détendue. Enfin, je l'étais, jusqu'à ce que je vienne vous voir.

Après, il y a les coiffeurs, qui en restent muets, estomaqués. Parfois, ils ajoutent un compatissant "oh, ça doit être difficile...". J'aimerais leur dire que non, préparer l'ENA n'est vraiment pas difficile, mais que l'avoir, en revanche, l'est. Je me retiens à chaque fois, pour ne pas les rendre encore plus muets. Quoique j'apprécie en réalité grandement les coiffeurs taciturnes. Mais c'est une autre histoire.

Surtout, il y les soirées avec des non-prepénarques. Parce que parfois, il faut bien sortir de sa réserve naturelle, histoire d'avoir l'impression d'être un ours blanc au zoo. Si vous êtes la seule personne à préparer l'ENA de la soirée, vous pouvez être certain d'être scruté sous toutes les coutures comme une bête sauvage sortie de son milieu. Il s'agit souvent pour les autres de leur première confrontation avec un représentant de votre espèce, et cela les intrigue grandement. Ou pas.

Le plus magistral que j'aie vécu date d'il y a quelques mois. Il y avait un nombre impressionnant de dindes à cette soirée. Des filles à papa devenu riche trop vite pour acquérir en même temps le bon goût qui sied à l'aisance matérielle. Des blondasses décolorées aux rires chevalins, avec des bagues clinquantes et des jupes trop courtes. Qui avaient fait de "hautes études" dans des boîtes à diplôme dont le seul critère d'entrée est la feuille de paie de papa et ses relations.

J'ai voulu être prudente, me sentant en milieu hostile. Quand la première dinde m'a demandé ce que je faisais dans la vie, j'ai sobrement répondu que j'étais à Sciences Po. Elle m'a regardé en écarquillant les yeux, a hurlé un très distingué "OH PUTAIN, mais y a des intellos ici, ça calme" et s'est cassée aussi vite que ses bottes de pouffe à talons aiguille le lui permettaient. Mon intégration n'était pas vraiment bien partie. J'ai évité de rajouter que je préparais l'ENA, je pense qu'on m'aurait envoyé au coin dans la chambre pour me punir de ne pas être fun et de casser l'ambiance.

Le grand classique, c'est aussi la soirée de jeunes cadres dynamiques. Qui aiment tant baver sur la fiscalité française bien trop lourde et les fonctionnaires, si fainéants et incapables que c'en est la honte du pays. Ils déblatèrent pendant une dizaine de minutes. Enchaînent parfois avec les énarques, tous des incapables évidemment. Je bois du petit lait. Car il y en a toujours un, soudain, qui pense à me demander ce que je fais. Et je leur explique donc que je travaille très dur en ce moment pour devenir une paresseuse incapable surpayée. J'adore le moment où ils se décomposent, en se demandant comment rattraper le coup. En général, je les remercie pour leurs critiques constructives qui devraient me permettre d'éviter tous ces écueils si j'ai un jour la chance de devenir fonctionnaire, et je pars me servir un verre, en essayant de me trouver de nouveaux copains. Pas parce que je refuse tout contact avec le groupe précédent, mais parce que eux ont tout à coup du mal à me regarder en face et à continuer leur conversation.

Pour finir ce tour d'horizon, il y a aussi les gens qui trouvent ça très drôle de jouer à Questions pour un champion ou qui te prennent pour le Quid. Une question tordue leur passe par la tête pendant la soirée ? "On va aller demander à Coco, elle prépare l'ENA, elle doit savoir ça". Et là commence la séance de torture, toujours initiée par "Dis moi, toi qui prépares l'ENA, tu peux m'expliquer pourquoi...". J'adore passer des grands O en soirée... D'ailleurs, on devrait faire ça plus souvent, parce que ça met une ambiance... de folie... Est-ce qu'on fait chier les X de la même façon ? "Dis, toi qui est polytechnicien, tu peux me dire quel est exactement la réaction chimique qui fait que les bulles de certains champagnes sont plus fines que d'autres ?"

Tout cela n'empêche heureusement pas mes nombreux amis non-prepénarques qui me connaissent depuis longtemps de continuer à m'apprécier (enfin je crois) et à m'inviter à leurs soirées. Le problème, ce sont toujours les gens que l'on vient de rencontrer. Alors aujourd'hui je vais faire ma Princesse Diana : "mais nous sommes des gens normaux ! N'avons-nous pas droit nous aussi à une vie normale et à l'indifférence ?" ;-)

5 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est encore pire une fois que l'on a fait l'Ecole.

Mélina LOUPIA a dit…

Un coiffeur taciturne> :-D.
Sérieux mais ça se passe vraiment comme ça dans les X sphères?
Quelle flippe!
Des bizettes, me sens plutôt bien avec mon BEP et mes 3 enfants ;)

Mademoiselle Coco a dit…

Anonyme > je note, et continue donc à entretenir mes relations avec mes amis qui m'acceptent "telle que je suis" (au cas où je l'aurais) et qui m'ont surtout dit 28376 fois qu'ils continueraient à m'aimer même si je (ne) l'avais (pas).

Mélina Loupia > non, ça se passe comme ça avec les cons. Mais c'est dingue comme ils sont nombreux (et concentrés). Ce sont en général des copains de copains de copains qu'on ne sait même pas comment ils ont atterri là... Menfous, de toute façon, je continue à sortir. Mais bientôt, je vais m'inventer une vie et leur dire que je suis strip-teaseuse, juste pour voir s'ils réagissent mieux :D

Denys a dit…

J'avais un camarade de promo (X) qui se prétendait systématiquement architecte, parce que ça fait plus rêver (et pourtant il est au Corps des Mines), et que ça suscite aussi plein de questions, mais sans ce côté "monde à part, cantonnement d'extraterrestres raisonnant en 4 dimensions et capable de calculer la 150è décimale de Pi de tête avec 6 verres dans le nez"... Bon ça allait parce qu'il était cultivé en architecture. Donc je te conseille d'y aller avec le plan strip-tease, c'est beaucoup plus sympa en effet, mais il faudra travailler à fond le langage corporel pour être convaincante ;-)
Pour le reste : je viens de découvrir ton blog, et je suis emballé, surtout par l'incroyable énergie dont tu vais preuve alors que tu prépares l'ENA. Pour info je le prépare aussi (bon je crois de moins en moins que je l'aurai, mais je ne peux pas me résoudre à devenir ingénieur, c'est trop minable), et je ne sais pas comment tu trouves les ressources pour écrire autant, et avec une telle gaieté. C'est sincèrement admirable.
Voilà

Mademoiselle Coco a dit…

Denys > sois le bienvenu ! Je note l'histoire du langage corporel à bosser. pffffff, encore une matière en plus ;-)

Merci pour les commentaires sur mon blog. J'avoue que c'est beaucoup plus une respiration pour moi qu'une contrainte qui se rajoute au boulot. D'ailleurs, je ne le ferais pas si c'était le cas. C'est ma façon à moi de sortir la tête des bouquins de temps en temps.

Une dernière chose : si la motivation ne suffit pas à avoir l'ENA, je suis intimement persuadée qu'on ne peut l'avoir sans y croire. Alors tiens bon, tu es dans la dernière ligne droite !