29 mai 2007

Choc

Deux chocs face à la télé dans le week-end : dimanche soir, devant l'excellent reportage d'Enquête exclusive (M6) sur "l'Amérique traumatisée". Un voyage en Irak et aux Etats-Unis, parmi les soldats rescapés et les familles endeuillées, rappelant que 3 000 soldats américains ont été sacrifiés pour pas grand-chose, sans compter les milliers de victimes irakiennes.

Au mois d'avril dernier, 3 soldats étaient enterrés chaque jour aux Etats-Unis. Sans verser dans le larmoyant ou le sensationnalisme, ce reportage faisait aussi la lumière sur les difficultés rencontrées pour les journalistes souhaitant parler de ce conflit en d'autres termes que ceux de Fox News : il est formellement interdit aux journalistes de filmer les corps ou les cercueils. Ce qu'on ne voit pas n'existe pas. Simple et efficace.

Ceux qui pensent que les démocraties sont moins à même de faire la guerre pour des raisons d'acceptabilité publique seront déçus : même une démocratie, celle qui se veut la première mondiale, manipule et filtre l'information, comme au bon vieux temps des lettres censurées des Poilus.

Mais dans ce voyage au coeur de l'Amérique, d'autres choses m'ont frappée. Le fait notamment que, bien que le Sud des Etats-Unis aient aboli la ségrégation raciale depuis plusieurs décennies, l'enterrement d'un soldat afro-américain ne rassemble que des Noirs. Le melting-pot est-il si efficace que ça ?

Pour ceux que ça intéresse, rediffusion le jeudi 31 mai à 00h50, toujours sur M6.

Et histoire de ne pas taper dans l'anti-américanisme primaire en oubliant de faire son propre mea culpa, j'ai rééquilibré la balance lundi soir avec un reportage de Daniel Schneidermann sur France 5, Jour de pendaison au village - une épuration à retardement.

1945, Cusset, petit village français près de Vichy, deux hommes sont lynchés en public. L'un des deux sera pendu par les pieds, et le peuple attendra sa mort avec avidité et fascination. Des policiers sont présents, mais ne font rien, de peur de ne déclencher une nouvelle vague de violence, contre eux cette fois-ci. Un jour de cruauté ordinaire pour une France ordinaire.

Une foule en délire, deux hommes traînés comme des sacs de pommes de terre, des coups, des cris de joie qui accompagnent une agonie... Une barbarie moderne pour répondre à une autre barbarie. Saisissant. Les deux reportages d'ailleurs. Vous remarquerez d'ailleurs que j'ai bien du mal à formuler des phrases grammaticalement correcte et complète pour en parler. Ca vaut sacrément le coup d'oeil.

5 commentaires:

Fab a dit…

"3 000 soldats américains ont été sacrifiés pour pas grand-chose" auxquels il faut ajouter les soldats britanniques, dans une Grande-bretagne en ecrasante majorite contre le conflit des le depart.
Ta phrase resume si et gravement bien la situation dans une simplicite brutale.
...mais le fiston a Bush Pere voulait venger son papa! Quant a la censure americaine, c'est toujours troublant de voir comme les americains sont manipules par les medias, pour ne pas dire desinformes.
Je vais relativement souvent aux US et je me suis rendu compte depuis qu'ils ne sont generalement pas specialement sectaires mais juste naifs et ignorants de la verite (je dis bien "generalement"). Confondant...

Héloïm Sinclair a dit…

Bonsoir Mademoiselle Coco,

3 000 soldats américains, quelques centaines de soldats britanniques, et combien de civils, pour ajouter à ce décompte mortuaire... La guerre n'est jamais légitime, le tout est de savoir l'arrêter.

Il y avait un bon papier dans Le Monde ou Libé d'aujourd'hui, je ne sais plus, sur le mea culpa qui ne vient pas dans les médias américains. Seul le NYTimes, à contre courant, affronte la réalité, scrute le manque de discernement d'avant guerre, les dossiers de presse repris plutôt que l'enquête et l'intégrité journaliste... Pour les autres, ont a promu les journalistes transformés en porte voix de l'administration Bush et les esprit critiques ont été privés d'avancement ...

Du rôle des médias en démocratie, de la collusion des puissants, ... C'est question n'est bien entendu pas spécialement américaine. Faiseurs d'opinion, les spin doctors alliés au capitalisme financier et à la force du système médiatique (TV, presse, radio, fil officiels d'internet, ...) peuvent ils durablement influencer la politique d'une démocratie ? Le blog comme instrument de résistance n'est il pas sous dimensionné, alors que nos sociétés lisent de moins en moins de livres.

Cordialement
Héloim Sinclair

M a dit…

Dans ces cas-là, le droit administratif de la responsabilité, notamment veuve Bernadas, nous fournit secours à bon compte. Pour ce qui est de la discrimination aux EU toutefois, s'il est certain qu'elle demeure dans les esprits et dans les faits (cf le nombre d'émigrés ou de personnes des minorités envoyés en Irak), il est tout aussi vrai qu'il n'y a qu'à aller sur les campus d'universités prestigieuses, dans les hôpitaux ou les cabinets d'avocats pour s'apercevoir que la France est très mal placée pour donner des leçons sur la mixité sociale.

Anonyme a dit…

Certes, la France n'a pas à donner de leçons sur la mixité sociale mais la question n'est pas là. Mademoiselle Coco n'en donnait pas. Par contre, j'espère quand même qu'une future énarque sait que la notion de "melting pot" est complètement obsolète et ne s'applique absolument pas aux E.U. Il faut avoir vécu aux US (et pourtant à NY pas en Alabama) pour savoir que la mixité est factice. La société pratique dans les faits une ségrégation avec l'accord de tous.
A.

Mademoiselle Coco a dit…

Fab > oui, je n'ai pas parlé des Britanniques, qui n'ont été "que" quelques centaines massacrés. Rien que d'écrire ça, je me rends compte à quel point la guerre déforme toute notre perception de la valeur de la vie...

En ce qui concerne le désir de vengeance, je suis entièrement d'accord. Je suis une grande fan de la théorie des niveaux d'analyse dans les relations internationales, qui expliquent une grande partie des crises internationales par des éléments individuels dont Freud aurait raffolé. La relation Bush père et fils en est un excellent exemple. Mon amie Cornélia pourrait aussi t'expliquer que les difficiles relations sino-russes ont pendant très longtemps été bloquées (c'est le cas de le dire) par la constipation systématique de Mao lorsqu'il venait en Russie et qu'il disposait d'une datcha dotée de toilettes non-conformes à ses standards. Or ses perturbations intestinales lui coupaient toute envie de discuter... A quoi tient le monde (et son équilibre) !

Pour ce qui est de la naïveté des Américains, ce qui me sidère le plus est qu'ils n'aient tiré absolument AUCUNE leçon du VietNam (en dehors de l'armée, qui a bien compris que le soutien de la populuation passait cette fois-ci par la dissimulation de la mort). Et qu'ils soient des paranos de la théorie du complot, sauf quand il le faut. Comme tu dis, "généralement".

Héloïm > je crois encore à une presse libre et intègre. Le problème principal à mes yeux n'est pas qu'elle n'existe pas aux USA, mais que les Américains ne VEUILLENT pas la lire, et que donner des informations allant à rebrousse-poil soit un crime de lèse-majesté, ou plutôt un geste anti-patriotique. Ce qui me semble dénoter un rapport très particulier à la démocratie et à la Nation...

M > tout à fait. La différence fondamentale est que les Afro-américains ne sont pas des immigrés, mais vivent sur le sol américain depuis aussi longtemps que les WASP, ou presque. A mes yeux, la problématique est donc légèrement différente. Ce qui ne signifie pas que je nie le problème français d'intégration et de mixité sociale. Je crois néanmoins me rappeler que le taux de mariage mixte (l'un des indicateurs les plus pertinents selon moi) est bien plus élevé en France qu'aux USA. Mais à vérifier. Pour terminer sur la mixité sociale aux USA, je conseille la lecture de Silence des lois (http://lesilencedeslois.blogspirit.com/archive/2007/05/25/a-government-of-lawyers.html) : à la fin du billet, un petit récapitulatif des ministres issus de l'immigration dans le gouvernement Bush.

A. > en effet, ma question était purement rhétorique (et un peu ironique), puisque déjà lorsque j'étais en 5ème, on me parlait de "salad bowl" et non plus de "melting pot". Il n'y a guère que dans les séries américaines que cette mixité est représentée. Et encore, les acteurs noirs recrutés pour remplir les quotas sont le plus souvent mariés entre eux, faut pas tirer trop fort la queue du Mickey non plus... Volonté de réalisme ou conservatisme social ?