11 janvier 2007

Chaud ou froid ?

Comme toutes les mères (un peu juives sur les bords), la mienne est extrêmement douée pour vous faire croire que vous adoptez de vous-même sa position, alors que vous n'étiez à la base pas d'accord. Vous pensez être doté de raison et d'esprit critique ? Qu'importe, vous en serez dépouillé à l'instant où vous émettrez une opinion discordante, jusqu'à ce que vous vous ralliiez de façon naturelle à la conviction maternelle.

Avec le temps toutefois, je dois dire que les ficelles sont de plus en plus grosses (disons plutôt que j'ai acquis avec l'expérience de sérieuses loupes) et ces tactiques manipulatrices marchent de moins en moins. Je vous livre le classique des grands classiques, le bien connu "tu fais comme tu veux ma chérie. Moi, je te dis juste ce que j'en pense. Et ce que je pense, c'est que je ne ferais pas comme toi. Mais tu es LIBRE, c'est TOI qui choisis". Vous pouvez dire adieu à votre libre-arbitre au moment où ces paroles sont prononcées.

Il y a aussi le bien connu "ah" que seules les membres féminins de notre famille savent décoder dans toute sa subtilité : "ah" d'étonnement, "ah" dubitatif, "ah" pragmatique, "ah" estomaqué, j'en passe et des meilleurs. Un exemple ? "Maman, j'ai trouvé une superbe table bassse pour l'appartement. Elle est comme ci, comme ça et comme çou. Une merveille !". Diatribe enflammée à laquelle est simplement répondu "ah", qui signifie peu ou prou "tu fais comme tu veux ma chérie. Moi je te dis... etc" mais en un plus sadique. Parce que rien n'est dit, on ne peut ni répondre ni argumenter. Notre choix a simplement rencontré la désapprobation maternelle.

Il faut ensuite soit savoir se plier systématiquement, soit partir très loin (ma soeur), soit vivre avec cette largesse dans la distribution de conseils, sans culpabilité outrancière ou presque (moi). Je l'avoue, parfois, le remord me ronge un peu. Et je regrette même de temps en temps mon entêtement lorsque, comme prédit par l'autorité maternelle sus-citée, en effet, les jardinières sur le rebord de la chambre, ça ne prend pas (pas assez ou trop de soleil), que le gâteau au micro-onde c'est dégueu, que cette robe me fait la silhouette de Bécassine ou que ma nouvelle couleur de cheveux me donne des airs d'Yvette Horner. [Note au lecteur : tout ceci n'est bien évidemment que pure fiction. Je ne me suis jamais teint les cheveux en roux... en noir bleuté en revanche, humhum, oui, mais j'étais jeune et rebelle]

Toute la difficulté réside en réalité à distinguer l'abus d'autorité et le conseil en or plein de bon sens de quelqu'un qui a nettement plus vécu que moi, et qui sait donc des tas de choses que je ne sais pas. Le dernier conseil en date ? "Ma chérie, quand tu déferas ton sapin et qu'il y aura plein d'aiguilles sur ton plancher, enlève d'abord le plus gros à la balayette, sans quoi ton aspirateur risque de se boucher". C'est con hein comme conseil, mais je n'y aurais pas pensé. Et comment elle sait ça ma maman ? Parce que quand elle était un peu plus jeune et un peu moins expérimentée, elle s'est retrouvée un soir avec mon père à faire du désenvoûtement ménager dans le salon pour que les aiguilles du sapin libèrent enfin le conduit de l'aspirateur.

Il faut donc apprendre à écouter quand il le faut et à marquer son opposition lorsque ça vaut le coup. Sans quoi, la position - quel que soit l'extrême à laquelle elle se situe - est suicidaire. D'un côté, ne rien écouter, c'est se priver d'une mine incroyable de petits renseignements qui libèrent le quotidien. D'un autre côté, toujours aquiescer est dangereux en terme d'intégrité psychique à laquelle toute personne humaine a droit.

Toutefois, il existe des "cas limites", où on ne sait pas si on ferait mieux d'écouter ou pas. Ainsi, pour Noël, j'ai reçu une très jolie petite gravure ancienne, que je vais faire encadrer. Bon, là, ça se corse un peu, parce que plutôt que de payer la peau du cou un artisan qui me fera ça aux petits oignons, je préfère demander à ma maman, championne toutes catégories pour ce genre de travaux. Mais qui dit demander son aide dit nécessairement écouter, voire prendre en compte, ses conseils. La marie-louise est en cause. Pour les jeunots n'ayant jamais fait d'encadrement autrement qu'avec des posters Playboy dans des cadres Kikéla, une marie-louise est un morceau de carton coloré plus ou moins travaillé qui entoure le sujet encadré. C'est en gros ce qu'il y a entre le cadre et ce qui est encadré, vous situez ?

J'exprime donc mon intérêt pour les modèles gris bleuté, selon moi du meilleur effet avec le ciel menaçant de la gravure. "Tu fais comme tu veux ma chérie, mais si j'étais toi, je prendrais plutôt des teintes chaudes, dans les ocres". C'est vrai, une marie-louise ocre irait aussi très bien. Mais justement, vous allez rire, ça me rappelle un peu trop ma mère les ocres. Pour elle, déco rime avec chaud. J'ai grandi dans l'ocre. Hors de question de mettre un soupçon de couleur froide. Et le gris bleuté, c'est froid. Mon goût pour les ambiances gustaviennes s'est donc développé en dehors de toute influence familiale, en dehors d'une réaction psychanalytique communément appelée "rejet".

En dehors de son goût personnel et subjectif (donc de faible valeur argumentative) pour les couleurs chaudes, ma maman a ajouté un argument de poids : "et puis tout le reste est dans des couleurs chaudes chez toi". Hum, oui, mais JUSTEMENT, un peu de rupture, un soupçon de changement, une miette de contraste, ça ne ferait pas de mal non ? Surtout dans l'entrée, soyons francs...

En dehors du fait que, souvent, le chaud-froid, ça fait mal aux dents, j'apprécie hautement la chose. Que celui qui n'a jamais mangé de moelleux au chocolat avec une boule de glace à la vanille, ou même une crème glacée caramel au beurre salé sur un lit de pommex au four, me jette la première pierre. C'est bon, le chaud-froid en cuisine ! Mais est-ce une si bonne idée en déco ? Dois-je camper sur mes positions ou me plier à la sagesse du dinosaure ? Et une malheureuse gravure peut-elle ruiner l'admirable équilibre de chaleur qui règne chez moi.

Je m'affirme donc pour le chaud-froid, elle me regarde de son oeil qui veut dire "tu verras bien que j'ai raison" en me disant "de toutes façons, il faut voir avec la gravure", façon de repousser discrètement le problème à plus tard. Gagnera ou gagnera pas ? Et si jamais, c'est vraiment mieux avec des couleurs chaudes, perdrai-je la face et mon entêtement ?

Au final, n'a-t-on pas tous presque la même mère ? Quand je demande autour de moi, il semble que le fameux "tu fais ce que tu veux ma chérie etc." soit un invariant maternel. Pour ceux qui ne voient pas exactement de quoi je parle, il faut absolument que vous alliez voir ça ou Comment devenir une mère juive en 10 leçons, si possible avec votre mère, ça sera plus drôle. Vous avez deux jours...

4 commentaires:

Pascal a dit…

Huhu, je confirme, excellente pièce. Je l'ai vue deux fois, d'abord avec Marthe Villalonga dans les années 80 et une fois l'année dernière dans la distribution que tu pointes.

En ce qui me concerne, le personnage ne ressemble guère à ma mère, mais plutôt à la redoutable armée des soeurs de mon père...

Mademoiselle Coco a dit…

OH... comme j'aurais aimé la voir avec Marthe Villalonga... En ce qui me concerne, je ne sais même plus quels comédiens jouaient... J'y suis allée il y a déjà 3 ans, mais j'en garde un souvenir impérissable !

WoaB a dit…

nah toutes ne sont pas des meres juives ...
la mienne est pieds noirs ce qui donne une croisement entre une mere juive et enrico macias en femme ..
on se sent comme a l'etranger chez soi lol

mais ya des trucs sur lesquels on ne peut transiger :) j'ai bon gout et ma mere le sait donc elle ne dit rien ( ceci s'explique en partie parcequ'on a les memes gouts)du couup je n'ai pas trop le droit ah " tu sais mon cheri" lol et puis je suis une bourrique donc du coup elle evite de me dire quoique ce soit sinon elle en a pour des heures a m'ecouter la convaincre :) en fait il y a une solution ..etre plus chiant qu'elle lol

Mademoiselle Coco a dit…

Woab, tu oublies un détail essentiel : une mère juive ne se comporte pas DU TOUT de la même manière avec son fils qu'avec sa fille. Je n'ai pas eu l'occasion de le vérifier par moi-même, n'ayant pas de frère, mais la pièce sus-citée illustre largement cet état de fait :D